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[...] Une fois seule, Jade se mit à réfléchir. Le vod était maintenant sous son contrôle et la forêt avait retrouvé un semblant de paix. Elle se sentait un peu désœuvrée à présent, et laisser partir ainsi ces aventuriers sans les accompagner la peinait un peu. Galen perçut son chagrin et frotta sa petite tête contre sa joue.

Ils sont bien braves, n’est-ce pas ? souffla-t-elle comme à regret. Ils ne savent pas encore les dangers qui les attendent sur la route. Et puis je m’inquiète pour Beryl. C’est un gentil garçon, mais le monde me paraît bien cruel pour lui... Il aurait besoin d’une protection supplémentaire, tu ne penses pas ? ― Elle sourit au ïans sur son épaule, et le petit animal trépigna d’impatience.Et si tu l’accompagnais ?

Galen émit un jappement de plaisir à cette idée.

Tu as toujours voulu vivre des aventures au-delà de Fayal, je me trompe ? Je crois que c’est le moment, mon ami. Je te confie la mission de veiller sur Beryl pour moi. Tu peux le faire ?

Le ïans sauta à terre, fit une courte révérence devant sa reine, puis se précipita à la suite des Gardiens des Gemmes. Jade le vit grimper le long de la jambe du muet et se poster sur son épaule comme à son habitude. Surpris, Beryl se retourna pour la regarder et elle lui fit signe de la main. Le garçon lui répondit en faisant de même. Bientôt, ils disparurent de sa vue dans le lointain. La jeune femme espéra alors plus que tout les revoir un jour.

La fête battait son plein. Des centaines de lampions en papier de toutes les couleurs avaient été montés sur des fils le long des rues, illuminant les groupes de danseurs et de buveurs de leur lueur chaleureuse. À chaque carrefour, des orchestres improvisés donnaient des concerts au rythme endiablé. Les femmes avaient mis leurs robes les plus impressionnantes afin de rivaliser sur les pistes de danse. Il semblait que toutes les réserves de bière et de vin de la ville se trouvaient rassemblées sur la place, devant le Temple. Après tant de temps de privation, les Kurnakovites se laissaient aller.

Krysos déambulait parmi la foule joyeuse, un verre à la main, cherchant ses compagnons qu’il avait perdus de vue dans l’allégresse générale. Beryl dansait ― du moins essayait ― une gigue effrénée avec Perrydo. Le jeune homme semblait avoir fait le deuil de son village et Krysos l’enviait d’y être parvenu si vite. Au loin, assis à une table, Agata, Obsidien et Sappir paraissaient impassibles, mais il aperçut de temps en temps la prêtresse taper la mesure de ses paumes, et il crut aussi voir le large pied du moine faire de même. Verdel avait trouvé sa place dans le principal orchestre et étonnait tout le monde avec son romzim et ses sonorités multiples. Le généreux sourire qui illuminait son visage en disait long sur son bonheur d’être là, parmi des musiciens.

Une exclamation retentit près de la réserve d’alcool. Alexandre, le digne et vénérable capitaine impérial, délesté de sa lourde armure, avait roulé parmi les tonneaux, une chope en main, en éructant de joyeux borborygmes incompréhensibles. Krysos éclata de rire en voyant ce spectacle, et Syen passa un bras autour de ses épaules afin de l’accompagner dans son hilarité. L’ivresse l’avait déjà gagné, et Krysos sentit que son tour viendrait bientôt. Sa tête tournait un peu, mais il ne trouvait pas cela désagréable.

Il distingua dans la foule de danseurs la chevelure écarlate de Thuli. Le joli cœur devait bien avoir au moins trois filles suspendues à son cou, mais il jetait souvent vers Agata des regards d’envie, que la prêtresse lui rendait parfois. Il avait enfin réussi à l’inviter à danser grâce aux encouragements d’Obsidien quand Krysos décida de s’éclipser un moment loin du tumulte. Les vapeurs lui montaient au cerveau et il avait besoin d’air.

Il se retrouva près d’un étang, et le cri des grenouilles nocturnes se surimposa aux bruits de la fête. Il distingua une silhouette assise sur la berge. Une tête rousse. Il reconnut Amber. La jeune fille semblait occupée, mais pas par les festivités. Elle était penchée sur quelque chose. Il se laissa choir sans grâce à son côté. Elle fit semblant de respirer une mauvaise odeur.

Tu es ivre, ma parole ! s’exclama-t-elle en riant.

Il n’est jamais trop tard pour connaître ça, répondit Krysos d’une voix mal assurée. Pourquoi tu n’es pas là-bas ?

Disons que j’ai à faire...

Elle tenta de cacher dans son sac ce qui semblait être un petit carnet relié de cuir.

Tu écris ?

Euh, oui... enfin, je prends des notes.

À propos de quoi ?

Et bien, tout ça, l’aventure, tu sais...

Depuis combien de temps tu tiens ce journal ?

Depuis le début !

Krysos se secoua un peu. Il essaya de se souvenir s’il avait déjà aperçu Amber utilisant ce calepin, mais il avait du mal à mettre de l’ordre dans ses pensées.

Mais à quoi ça te servira ? demanda-t-il.

À raconter notre légende ! Il faudra bien que quelqu’un le fasse !

Et tu rapportes vraiment tout ?

Hum... je ne sais pas. On verra bien quand j’écrirais le livre.

Tu vas écrire un livre !

Krysos parlait fort et il se sentait un peu parti...

Quelle ambition !

C’est une idée ! Je n’en suis pas sûre encore ! lui répondit la jeune fille.

Krysos leva son verre à moitié vide vers la Lune lointaine.

Je bois à leur santé ! J’espère qu’ils s’amusent un peu là-haut !

Et il vida le reste d’un coup. Amber resta silencieuse et regarda Anavelà son tour.

Ce n’est pas très drôle, Krys...

Bah, il faut bien s’amuser de temps en temps. Ils riraient aussi, j’en suis sûr...

Il reprit un semblant de sérieux en se mettant sur son céans.

Tu vas écrire quelque chose sur eux ? Si tu veux raconter notre aventure, ce sera nécessaire...

Cela me paraît difficile de tout consigner. Mais je peux essayer. En admettant que quelqu’un le croie.

Si quelqu’un peut le faire, c’est bien toi.

Il dodelina légèrement du chef et passa sa main dans ses cheveux blancs.

C’est aussi ton histoire, Krys. Si tu ne souhaites pas que je l’écrive... je ne le ferais pas.

Le jeune homme, fin ivre, s’affaissa sur le côté et se retrouva la tête sur les genoux de la barde. Il bâilla et ferma les yeux.

C’est à toi de juger, je te fais confiance...

Et il plongea avec délice dans le sommeil. Amber écarta une mèche du visage du guerrier assoupi et elle resta longtemps à le regarder dormir. Ses appréhensions étaient passées ; elle voyait Krysos avec un regard neuf. Il était là, ivre et endormi comme n’importe quel être humain, et ses rêves devaient être comme ceux de tout le monde. Comment avait-elle pu en douter une seconde ? Il était comme elle, comme eux tous... enfin, avec une légère différence...

Les cadavres fumants parsemaient la plaine rocailleuse ; bientôt les charognards viendraient s’en occuper. Il n’était pas dans ses habitudes de déroger ainsi à la règle de l’ensevelissement, mais les CatEyians étaient bien trop nombreux, et ils s’étaient bien défendus. Une bonne partie de sa cohorte gisait également à terre. Peut-être pourrait-il donner le temps à ses hommes d’enterrer leurs compagnons...

Il appuya sur un bouton, sous sa poitrine, et son armure émit un sifflement avant de perdre du volume. De la fumée sortit des petits orifices sur ses épaules. Sa masse musculaire, comprimée, mais stimulée de façon optimale, se détendit et le laissa respirer librement. L’adrénaline quitta son cerveau et son sang circula de nouveau normalement dans ses membres. Il avait repris une apparence humaine. Cette combinaison était efficace à bien des égards, mais il lui semblait que quelques améliorations ergonomiques devraient être effectuées...


Il scruta de son regard bleu clair ce qui restait de ses hommes. Il y en avait encore une cinquantaine, sur les soixante-dix d’origine, une perte que l’on pourrait qualifier de négligeable, mais qui le fit soupirer ; il avait su le combat inévitable, mais il ne s’était pas attendu à si forte partie malgré tout. Les CatEyians étaient de bons forgerons et les armes qu’ils avaient utilisées n’étaient pas tombées dans les mains de débutants. Quelques survivants s’étaient réfugiés dans une caverne, tout à l’est du village, reliée à la terre par un pont que les natifs avaient abattu pour ne pas être poursuivis. Qu’à cela ne tienne. Qu’ils restent là-bas, cela ne le concernait plus. Il avait ce qu’il était venu chercher.


Un tremblement bref, mais puissant fit rouler le terrain sous ses pieds. Le premier d’une longue série, dont l’issue serait fatale, gageait-il. Il savait ne pas devoir s’attarder ici. Finalement, les derniers honneurs aux soldats de l’Empire trépassés ne pourraient pas être rendus... Il serra la besace de toile épaisse dans laquelle se trouvait la gemme de CatEye, la
Madaneve. Elle chauffa un peu sa main et battit contre sa paume, comme le cœur d’un petit animal apeuré... Puis il cacha le sac sous sa cape bleue.

L’obscurité le rassurait. Elle lui permettait de ne rien voir, tant autour de lui qu’en lui. Seul le son de quelques gouttes d’eau lui donnait la possibilité de mesurer le temps. Recroquevillé sur lui-même, fermé à toutes pensées extérieures aux siennes, il n’entendit même pas venir les pas dans son dos.

Krysos s’était réfugié dans la vaste chambre aux lacs multiples que le groupe avait dépassés dans sa marche vers l’Oracle. Il aurait bien continué plus loin, afin de se retrouver à l’air libre, mais sortir d’ici aurait signifié se confronter de nouveau au monde, à la Lune... Il n’était pas prêt... Il n’avait pas encore admis... Il cacha son visage dans ses bras repliés autour de ses genoux.

Tu aurais dû rester avec les autres, Amber. Ils ont sans doute plus besoin de toi que moi...

Je ne crois pas, non. Ils s’inquiètent pour toi... Je suis venue pour te ramener là-bas.

Je ne suis pas sûr d’en avoir envie.

Amber se plaça juste derrière lui, sur une margelle de pierre.

Cela ne sert à rien de se morfondre, dit-elle. Il est certain que je ne peux me mettre à ta place pour tenter de comprendre ce que tu ressens, mais...

Non, tu ne le peux pas...

Une goutte d’eau ponctua sa phrase.

J’ai toujours senti que j’étais à part, raconta Krysos. Que Beryl et moi étions physiquement différents des autres gens, bien que semblables sur bien des points. C’est pour cela que je n’ai jamais douté de moi. Je savais faire partie de ce peuple, de ce monde, qu’ils étaient miens. J’étais prêt à tout entendre : malformation de naissance, maladie incurable... Mais ça...

Il se leva, et d’un geste rageur, envoya voler un caillou au loin d’un coup de pied. ― Rien ne m’avait préparé à cela ! J’aurais pu être atteint de n’importe quoi que cela m’aurait laissé indifférent ! Mais j’aurais au moins pu être humain ! Être humain...

Amber resta silencieuse, incapable de répondre à la détresse de son ami. Finalement, elle s’exprima malgré elle :

Mais tu ne l’es pas, Krysos. Il va falloir t’y faire, car maintenant que tu le sais, rien ne pourra le changer...

Elle se rendit compte trop tard de son manque de tact.

Non ! Je suis Zyrconien, quoiqu’il arrive ! Quelle importance où et pourquoi je suis né ! Je suis moi ! ! Je suis toujours Krysos de TigrEye !

Tu ne peux pas nous demander, à nous, de faire abstraction de ce que nous avons appris...

Et Beryl ? Comment va-t-il ?

Il s’en tire visiblement mieux que toi. Il est plus résistant que ce que nous avions tous pensé...

Il se tourna vers la jeune fille. Sous la lumière bleutée, ses cheveux avaient viré au violet. Pendant un instant, ce fut lui qui ne parvint pas à la reconnaître. Mais ce qui le désappointa surtout, ce furent ses yeux braqués sur lui, comme s’il était un étranger.

Et toi, comment tu me vois ?

Amber ne voulut pas répondre, et parut sur le point de pleurer. Elle ne pouvait pas dire ce qu’elle avait sur le cœur, mais Krysos était si insistant... Il lui demandait de parler.

Je... tu es un Lunaire, tu n’es pas comme moi... Tu fais partie de quelque chose que je ne pourrais jamais atteindre ou saisir tout à fait...

Ce n’est pas vrai. Tu m’as toujours compris mieux que personne. À part Beryl, personne d’autre ne sait aussi bien qui je suis...

Krysos, je...

Pourquoi tu ne m’appelles plus Krys ?

Amber se mordit la lèvre. Il se rassit à côté de la jeune femme, mais il ne la regarda pas. Il lui tourna ostensiblement le dos afin qu’elle ne voie pas qu’il pleurait.

Amber, je t’en prie, promets-moi...

Quoi ?

S’il te plaît... ne change pas...

Comment cela ?

Continue à me rabrouer, à me crier dessus... De te moquer de moi comme avant... Appelle-moi Krys, encore. Sinon, je crois bien que je pourrais devenir fou...

Je ne sais pas... Tant de choses ont été bouleversées...

Vois-moi tel que j’étais à Krysopras. Je suis toujours le même. J’en ai besoin... pour me sentir humain...

Je... j’essaierai. Je te demande pardon... Krys...

Et pour la première fois depuis qu’ils se connaissaient, ils se laissèrent aller dans les bras l’un de l’autre, trop choqués et déboussolés pour vraiment réaliser ce qu’ils faisaient.