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[...] Une fois seule, Jade se mit à réfléchir. Le vod était maintenant sous son contrôle et la forêt avait retrouvé un semblant de paix. Elle se sentait un peu désœuvrée à présent, et laisser partir ainsi ces aventuriers sans les accompagner la peinait un peu. Galen perçut son chagrin et frotta sa petite tête contre sa joue.

Ils sont bien braves, n’est-ce pas ? souffla-t-elle comme à regret. Ils ne savent pas encore les dangers qui les attendent sur la route. Et puis je m’inquiète pour Beryl. C’est un gentil garçon, mais le monde me paraît bien cruel pour lui... Il aurait besoin d’une protection supplémentaire, tu ne penses pas ? ― Elle sourit au ïans sur son épaule, et le petit animal trépigna d’impatience.Et si tu l’accompagnais ?

Galen émit un jappement de plaisir à cette idée.

Tu as toujours voulu vivre des aventures au-delà de Fayal, je me trompe ? Je crois que c’est le moment, mon ami. Je te confie la mission de veiller sur Beryl pour moi. Tu peux le faire ?

Le ïans sauta à terre, fit une courte révérence devant sa reine, puis se précipita à la suite des Gardiens des Gemmes. Jade le vit grimper le long de la jambe du muet et se poster sur son épaule comme à son habitude. Surpris, Beryl se retourna pour la regarder et elle lui fit signe de la main. Le garçon lui répondit en faisant de même. Bientôt, ils disparurent de sa vue dans le lointain. La jeune femme espéra alors plus que tout les revoir un jour.

La fête battait son plein. Des centaines de lampions en papier de toutes les couleurs avaient été montés sur des fils le long des rues, illuminant les groupes de danseurs et de buveurs de leur lueur chaleureuse. À chaque carrefour, des orchestres improvisés donnaient des concerts au rythme endiablé. Les femmes avaient mis leurs robes les plus impressionnantes afin de rivaliser sur les pistes de danse. Il semblait que toutes les réserves de bière et de vin de la ville se trouvaient rassemblées sur la place, devant le Temple. Après tant de temps de privation, les Kurnakovites se laissaient aller.

Krysos déambulait parmi la foule joyeuse, un verre à la main, cherchant ses compagnons qu’il avait perdus de vue dans l’allégresse générale. Beryl dansait ― du moins essayait ― une gigue effrénée avec Perrydo. Le jeune homme semblait avoir fait le deuil de son village et Krysos l’enviait d’y être parvenu si vite. Au loin, assis à une table, Agata, Obsidien et Sappir paraissaient impassibles, mais il aperçut de temps en temps la prêtresse taper la mesure de ses paumes, et il crut aussi voir le large pied du moine faire de même. Verdel avait trouvé sa place dans le principal orchestre et étonnait tout le monde avec son romzim et ses sonorités multiples. Le généreux sourire qui illuminait son visage en disait long sur son bonheur d’être là, parmi des musiciens.

Une exclamation retentit près de la réserve d’alcool. Alexandre, le digne et vénérable capitaine impérial, délesté de sa lourde armure, avait roulé parmi les tonneaux, une chope en main, en éructant de joyeux borborygmes incompréhensibles. Krysos éclata de rire en voyant ce spectacle, et Syen passa un bras autour de ses épaules afin de l’accompagner dans son hilarité. L’ivresse l’avait déjà gagné, et Krysos sentit que son tour viendrait bientôt. Sa tête tournait un peu, mais il ne trouvait pas cela désagréable.

Il distingua dans la foule de danseurs la chevelure écarlate de Thuli. Le joli cœur devait bien avoir au moins trois filles suspendues à son cou, mais il jetait souvent vers Agata des regards d’envie, que la prêtresse lui rendait parfois. Il avait enfin réussi à l’inviter à danser grâce aux encouragements d’Obsidien quand Krysos décida de s’éclipser un moment loin du tumulte. Les vapeurs lui montaient au cerveau et il avait besoin d’air.

Il se retrouva près d’un étang, et le cri des grenouilles nocturnes se surimposa aux bruits de la fête. Il distingua une silhouette assise sur la berge. Une tête rousse. Il reconnut Amber. La jeune fille semblait occupée, mais pas par les festivités. Elle était penchée sur quelque chose. Il se laissa choir sans grâce à son côté. Elle fit semblant de respirer une mauvaise odeur.

Tu es ivre, ma parole ! s’exclama-t-elle en riant.

Il n’est jamais trop tard pour connaître ça, répondit Krysos d’une voix mal assurée. Pourquoi tu n’es pas là-bas ?

Disons que j’ai à faire...

Elle tenta de cacher dans son sac ce qui semblait être un petit carnet relié de cuir.

Tu écris ?

Euh, oui... enfin, je prends des notes.

À propos de quoi ?

Et bien, tout ça, l’aventure, tu sais...

Depuis combien de temps tu tiens ce journal ?

Depuis le début !

Krysos se secoua un peu. Il essaya de se souvenir s’il avait déjà aperçu Amber utilisant ce calepin, mais il avait du mal à mettre de l’ordre dans ses pensées.

Mais à quoi ça te servira ? demanda-t-il.

À raconter notre légende ! Il faudra bien que quelqu’un le fasse !

Et tu rapportes vraiment tout ?

Hum... je ne sais pas. On verra bien quand j’écrirais le livre.

Tu vas écrire un livre !

Krysos parlait fort et il se sentait un peu parti...

Quelle ambition !

C’est une idée ! Je n’en suis pas sûre encore ! lui répondit la jeune fille.

Krysos leva son verre à moitié vide vers la Lune lointaine.

Je bois à leur santé ! J’espère qu’ils s’amusent un peu là-haut !

Et il vida le reste d’un coup. Amber resta silencieuse et regarda Anavelà son tour.

Ce n’est pas très drôle, Krys...

Bah, il faut bien s’amuser de temps en temps. Ils riraient aussi, j’en suis sûr...

Il reprit un semblant de sérieux en se mettant sur son céans.

Tu vas écrire quelque chose sur eux ? Si tu veux raconter notre aventure, ce sera nécessaire...

Cela me paraît difficile de tout consigner. Mais je peux essayer. En admettant que quelqu’un le croie.

Si quelqu’un peut le faire, c’est bien toi.

Il dodelina légèrement du chef et passa sa main dans ses cheveux blancs.

C’est aussi ton histoire, Krys. Si tu ne souhaites pas que je l’écrive... je ne le ferais pas.

Le jeune homme, fin ivre, s’affaissa sur le côté et se retrouva la tête sur les genoux de la barde. Il bâilla et ferma les yeux.

C’est à toi de juger, je te fais confiance...

Et il plongea avec délice dans le sommeil. Amber écarta une mèche du visage du guerrier assoupi et elle resta longtemps à le regarder dormir. Ses appréhensions étaient passées ; elle voyait Krysos avec un regard neuf. Il était là, ivre et endormi comme n’importe quel être humain, et ses rêves devaient être comme ceux de tout le monde. Comment avait-elle pu en douter une seconde ? Il était comme elle, comme eux tous... enfin, avec une légère différence...

Les cadavres fumants parsemaient la plaine rocailleuse ; bientôt les charognards viendraient s’en occuper. Il n’était pas dans ses habitudes de déroger ainsi à la règle de l’ensevelissement, mais les CatEyians étaient bien trop nombreux, et ils s’étaient bien défendus. Une bonne partie de sa cohorte gisait également à terre. Peut-être pourrait-il donner le temps à ses hommes d’enterrer leurs compagnons...

Il appuya sur un bouton, sous sa poitrine, et son armure émit un sifflement avant de perdre du volume. De la fumée sortit des petits orifices sur ses épaules. Sa masse musculaire, comprimée, mais stimulée de façon optimale, se détendit et le laissa respirer librement. L’adrénaline quitta son cerveau et son sang circula de nouveau normalement dans ses membres. Il avait repris une apparence humaine. Cette combinaison était efficace à bien des égards, mais il lui semblait que quelques améliorations ergonomiques devraient être effectuées...


Il scruta de son regard bleu clair ce qui restait de ses hommes. Il y en avait encore une cinquantaine, sur les soixante-dix d’origine, une perte que l’on pourrait qualifier de négligeable, mais qui le fit soupirer ; il avait su le combat inévitable, mais il ne s’était pas attendu à si forte partie malgré tout. Les CatEyians étaient de bons forgerons et les armes qu’ils avaient utilisées n’étaient pas tombées dans les mains de débutants. Quelques survivants s’étaient réfugiés dans une caverne, tout à l’est du village, reliée à la terre par un pont que les natifs avaient abattu pour ne pas être poursuivis. Qu’à cela ne tienne. Qu’ils restent là-bas, cela ne le concernait plus. Il avait ce qu’il était venu chercher.


Un tremblement bref, mais puissant fit rouler le terrain sous ses pieds. Le premier d’une longue série, dont l’issue serait fatale, gageait-il. Il savait ne pas devoir s’attarder ici. Finalement, les derniers honneurs aux soldats de l’Empire trépassés ne pourraient pas être rendus... Il serra la besace de toile épaisse dans laquelle se trouvait la gemme de CatEye, la
Madaneve. Elle chauffa un peu sa main et battit contre sa paume, comme le cœur d’un petit animal apeuré... Puis il cacha le sac sous sa cape bleue.

L’obscurité le rassurait. Elle lui permettait de ne rien voir, tant autour de lui qu’en lui. Seul le son de quelques gouttes d’eau lui donnait la possibilité de mesurer le temps. Recroquevillé sur lui-même, fermé à toutes pensées extérieures aux siennes, il n’entendit même pas venir les pas dans son dos.

Krysos s’était réfugié dans la vaste chambre aux lacs multiples que le groupe avait dépassés dans sa marche vers l’Oracle. Il aurait bien continué plus loin, afin de se retrouver à l’air libre, mais sortir d’ici aurait signifié se confronter de nouveau au monde, à la Lune... Il n’était pas prêt... Il n’avait pas encore admis... Il cacha son visage dans ses bras repliés autour de ses genoux.

Tu aurais dû rester avec les autres, Amber. Ils ont sans doute plus besoin de toi que moi...

Je ne crois pas, non. Ils s’inquiètent pour toi... Je suis venue pour te ramener là-bas.

Je ne suis pas sûr d’en avoir envie.

Amber se plaça juste derrière lui, sur une margelle de pierre.

Cela ne sert à rien de se morfondre, dit-elle. Il est certain que je ne peux me mettre à ta place pour tenter de comprendre ce que tu ressens, mais...

Non, tu ne le peux pas...

Une goutte d’eau ponctua sa phrase.

J’ai toujours senti que j’étais à part, raconta Krysos. Que Beryl et moi étions physiquement différents des autres gens, bien que semblables sur bien des points. C’est pour cela que je n’ai jamais douté de moi. Je savais faire partie de ce peuple, de ce monde, qu’ils étaient miens. J’étais prêt à tout entendre : malformation de naissance, maladie incurable... Mais ça...

Il se leva, et d’un geste rageur, envoya voler un caillou au loin d’un coup de pied. ― Rien ne m’avait préparé à cela ! J’aurais pu être atteint de n’importe quoi que cela m’aurait laissé indifférent ! Mais j’aurais au moins pu être humain ! Être humain...

Amber resta silencieuse, incapable de répondre à la détresse de son ami. Finalement, elle s’exprima malgré elle :

Mais tu ne l’es pas, Krysos. Il va falloir t’y faire, car maintenant que tu le sais, rien ne pourra le changer...

Elle se rendit compte trop tard de son manque de tact.

Non ! Je suis Zyrconien, quoiqu’il arrive ! Quelle importance où et pourquoi je suis né ! Je suis moi ! ! Je suis toujours Krysos de TigrEye !

Tu ne peux pas nous demander, à nous, de faire abstraction de ce que nous avons appris...

Et Beryl ? Comment va-t-il ?

Il s’en tire visiblement mieux que toi. Il est plus résistant que ce que nous avions tous pensé...

Il se tourna vers la jeune fille. Sous la lumière bleutée, ses cheveux avaient viré au violet. Pendant un instant, ce fut lui qui ne parvint pas à la reconnaître. Mais ce qui le désappointa surtout, ce furent ses yeux braqués sur lui, comme s’il était un étranger.

Et toi, comment tu me vois ?

Amber ne voulut pas répondre, et parut sur le point de pleurer. Elle ne pouvait pas dire ce qu’elle avait sur le cœur, mais Krysos était si insistant... Il lui demandait de parler.

Je... tu es un Lunaire, tu n’es pas comme moi... Tu fais partie de quelque chose que je ne pourrais jamais atteindre ou saisir tout à fait...

Ce n’est pas vrai. Tu m’as toujours compris mieux que personne. À part Beryl, personne d’autre ne sait aussi bien qui je suis...

Krysos, je...

Pourquoi tu ne m’appelles plus Krys ?

Amber se mordit la lèvre. Il se rassit à côté de la jeune femme, mais il ne la regarda pas. Il lui tourna ostensiblement le dos afin qu’elle ne voie pas qu’il pleurait.

Amber, je t’en prie, promets-moi...

Quoi ?

S’il te plaît... ne change pas...

Comment cela ?

Continue à me rabrouer, à me crier dessus... De te moquer de moi comme avant... Appelle-moi Krys, encore. Sinon, je crois bien que je pourrais devenir fou...

Je ne sais pas... Tant de choses ont été bouleversées...

Vois-moi tel que j’étais à Krysopras. Je suis toujours le même. J’en ai besoin... pour me sentir humain...

Je... j’essaierai. Je te demande pardon... Krys...

Et pour la première fois depuis qu’ils se connaissaient, ils se laissèrent aller dans les bras l’un de l’autre, trop choqués et déboussolés pour vraiment réaliser ce qu’ils faisaient.

[...] ― Tu m’entends, Krys ? Beryl est revenu !

Les mots d’Amber lui martelaient le crâne. Ses paupières étaient ouvertes, mais il ne parvenait pas à faire le point. Sa seule certitude était qu’il avait mal à la poitrine. Il regarda au-dessus de lui, et distingua le visage de la jeune fille dont les fins cheveux de la couleur des feuilles d’automne frôlaient son nez. Ses yeux se révulsèrent une seconde avant de reprendre leur place normale. Ils se trouvaient sous un grand arbre surmonté d’un brouillard vert, et sa tête reposait sur les genoux d’Amber. Dans un premier temps, seuls les traits de la barde lui semblèrent nets. D’autres personnes apparurent dans son champ de vision, il les reconnut lentement un à un : Obsidien, Agata, Verdel... Il y en avait un qu’il ne connaissait pas, un homme d’âge mûr à la courte barbe brune et à l’air inquiet... Mais ce n’était pas le visage qu’il cherchait.

Où es-tu ?

Son esprit hurlait dans l’attente d’une réponse. Et celle-ci vint.

Je suis là.

Beryl s’avançait vers lui sous les arbres. Ses cheveux blancs sur le fond sombre de la forêt l’aveuglèrent presque. Il paraissait être un fantôme. Ses yeux larmoyèrent. Beryl s’agenouilla à côté de lui et toucha sa joue. Aussitôt, Krysos sentit qu’on lui rendait ce qu’il avait perdu ; le vide laissé dans son corps et son esprit se combla. Il inspira difficilement, toussa, manqua s’étrangler sous l’afflux d’émotions. Leurs esprits se frôlèrent et communiquèrent :

Où étais-tu passé ?

Je n’étais pas loin, mais je ne pouvais pas t’entendre.

Que t’est-il arrivé ?

Cet homme m’a sauvé. Il est très gentil.

Que t’a-t-on fait ?

Rien, ne parlons pas de cela...

Tu ne me quitteras plus, promis ?

Plus jamais.

Il ouvrit les bras et Beryl vint se jeter sur lui un peu brutalement. Mais la douleur de sa blessure n’était rien comparée au soulagement qu’il ressentait. Il était de nouveau lui-même, plein et entier. À présent, il pouvait continuer à vivre.

Il était de retour.

[...] Quand les jumeaux redescendirent l’escalier, Amber et Obsidien se précipitèrent vers eux. Le groupe avait visiblement pris un peu ses aises pendant leur absence. Sappir était assis en tailleur au milieu du hall, tandis qu’une nuée de jeunes filles batifolait autour de lui. Syen, confortablement installé dans un divan, devisait en charmante compagnie, un verre de vin à la main. Verdel faisait démonstration de ses talents de musicien devant quelques pages ébahis. Agata demeurait invisible.

Arrêtant d’un geste les inévitables questions, Krysos se tourna vers Obsidien :

Cette femme ne peut pas nous aider. Elle a sa propre guerre à mener. Nous allons devoir trouver un autre moyen de pénétrer dans le château.

Tu parais secoué, s’inquiéta le prêtre en l’observant.

Il nota aussi l’expression renfrognée, assez inhabituelle, de Beryl.

Que s’est-il passé exactement ? Que t’a-t-elle dit ?

Des choses agréables à entendre, mais dangereuses. Je préfère ne plus y songer… Nous devrions sortir d’ici.

Le groupe se dirigea vers la porte, et retrouva l’air froid dû dehors. Agata, la pointe de son arc posée sur le sol bien en évidence, les attendait, adossée à la bâtisse. Elle les rejoignit. Visiblement, la compagnie des filles de joie lui était désagréable.

Tu as appris quelque chose ? demanda-t-elle à Krysos.

Pas vraiment. Enfin si, une chose. Il faut se méfier des artifices.

Ah ! Je vois. Elle a essayé de te séduire ! s’exclama Amber, mi-amusée, mi-irritée. Et tu t’es laissé faire ?

Non, pas vraiment...

Vous êtes tous les mêmes ! Il suffit qu’une femme papillonne des cils devant vous pour que vous perdiez la tête !

Krysos se tourna légèrement vers son frère avant de regarder Amber dans les yeux :

Je pense que cette Ruby Carminéros est capable de bien des choses pour donner à un homme l’illusion du bonheur. Mais je ne crois pas qu’elle soit heureuse elle-même.

Il mit ainsi un terme à la conversation. Il ne sut jamais à quel point il avait raison [...]

[...] Les gardes n’avaient pas posé trop de problèmes. Wither avait pris un ton autoritaire et annoncé que Krysos était un invité de son père, sire Halopalin. Les sentinelles avaient observé Krysos et sa mise de façon un peu suspicieuse, mais finalement, le jeune homme se trouvait maintenant dans le haut quartier, réservé aux nobles et difficile d’accès pour quiconque n’était pas introduit.

Autre que l’envie d’accompagner Wither, il avait bien évidemment dans l’idée de faire un repérage des lieux, pour une incursion future. Il remarqua qu’il y avait singulièrement peu de patrouilles dans les rues. Celles-ci formaient les rayons d’une étoile dont le palais impérial figurait le centre. Quand Krysos passa devant celui-ci, il ne put s’empêcher de s’arrêter pour le contempler.

Il ressemblait à un temple gigantesque, dont les tentacules rocheux serpentaient jusqu’au sol. Il était tout de pierres rouges et pourpres, et ses tours massives, couronnées de toits pointus, s’élançaient par dizaines dans le ciel. Des vitraux multicolores paraient les fenêtres, étroites comme des meurtrières. Il tranchait furieusement avec l’architecture gracieuse de SolaPiair, dans les tons blancs, bleus et jaunes. Krysos remarqua aussi que les gardes refaisaient leur apparition dans les environs immédiats du palais. Celui-ci devait être bien gardé.

Wither le tira par le bras afin de le guider dans une autre direction. Ils tournèrent dans une rue proche, et Krysos put admirer une enfilade de maisons, dont certaines étaient de véritables petits palaces, alignées dans de coquettes allées ombragées d’arbres feuillus. Des fontaines étaient disposées à intervalles réguliers et des oiseaux chantaient dans des jardins publiques où se promenaient quelques couples. Il n’était pas difficile, en résidant dans ce lieu, d’oublier la misère du monde et de se persuader que tout allait pour le mieux ; un vrai paradis artificiel, insoucieux de ce qui se vivait juste sous ses pieds...

Ils passèrent devant un parc dans lequel saillaient des pierres tombales et des monuments funéraires. Krysos comprit que c’était leur cimetière. Il voulut s’y attarder et agrippa de ses mains la grille de fer forgé qui en faisait le tour. Wither se plaça à ses côtés.

Des membres de ma famille sont enterrés ici, l’informa-t-il. Arrière grand-oncle Xanth, arrière grand-tante Zuny, grand-père Agalmato...

Il énumérait ses ancêtres en s’aidant de ses doigts, comme pour une leçon apprise par cœur.

J’ai été très… choqué de voir que les habitants de cette ville faisaient le commerce des gemmes, l’interrompit Krysos. Je trouve cela très irrespectueux. Comment peut-on supporter cela ?

Mon père est contre aussi. Il voudrait que Diaman fasse une loi pour interdire la vente des pierres des défunts. Diaman va faire un discours tout à l’heure ; il compte bien en profiter pour lui en glisser deux mots. Mais les SolaPiens sont tellement différents les uns des autres ; certains respectent les morts, d’autres moins… Mon père m’a dit que les gemmes des défunts peuvent se vendre une fortune.

Krysos garda dans un coin de son esprit cette précieuse information concernant l’allocution impériale.

C’est… immonde, s’insurgea Krysos. On ne peut pas bazarder les gens comme ça… Cela ne devrait même pas avoir de prix.

Certains vendeurs peu scrupuleux prétendent disposer de pierres tirées des tombes des héros de mes histoires préférées, l’informa Wither. Beaucoup d’acheteurs en sont friands. Ils trouvent cela prestigieux de les avoir en leur possession.

Ils avaient bien raison en disant que cette ville est corrompue…

Qui avait raison ? interrogea le garçon.

Personne. Viens, mène-moi chez toi.

Ils reprirent leur route. Peu après, Wither s’arrêta devant une grande grille ouvragée dans laquelle un auguste « H » était entrelacé au métal. Une femme replète et visiblement à bout de souffle courut vers eux afin de l’ouvrir.

Sire Wither, les dieux soient loués ! Vous voilà ! Vous m’avez encore faussé compagnie !

Tout va bien, Cana, vous savez bien que je ne suis jamais loin.

Mais quand vous disparaissez ainsi, c’est à moi qu’on fait voir le fouet ! Pensez un peu à mon pauvre cœur !

Krysos fut très surpris ; l’idée que l’on puisse se permettre de fouetter quelqu’un d’autre seulement parce qu’on était riche le dépassait…

C’est un ami, Cana. De mon père. Laisse-le entrer.

La dénommée Cana observa Krysos dubitativement, mais finit par obéir à son jeune maître.

La maison ― en fait le château miniature ― des Halopalin se trouvait tout au fond d’un grand parc semé de topiaires et de fontaines, dans lequel couraient quelques échassiers. Un chemin rectiligne menait au perron.

Arrivé au pied de la bâtisse, Krysos s’apprêta à dire au revoir à Wither quand un homme surgit de l’entrée, vêtu d’une quantité impressionnante de satin et de soie verte et pourvu d’une moustache d’une taille considérable. Il semblait courroucé, mais soulagé d’apercevoir le petit garçon. Il se jeta presque sur Wither.

Où étais-tu passé !? Ta mère a mis le quartier sens dessus dessous pour te retrouver !

Je n’ai rien, père, je suis seulement allé me promener dans le district marchand.

Cet endroit est plein de rustres et de brigands ! s’indigna sire Halopalin. Je ne veux plus jamais que tu y retournes ! Pense à ta pauvre maman !

Wither lança à Krysos un regard lourd de sens, semblant signifier «  tu vois ce que je vis tous les jours  ». Krysos eut beaucoup de mal à retenir un rire discret, qui n’échappa pourtant pas au géniteur du garçon.

Je constate que cela vous faire rire... Et qui êtes-vous d’ailleurs ? Que faites-vous dans ma propriété, je ne vous ai pas invité !

C’est un ami. Il… m’a raccompagné à la maison.

Sire Halopalin fit nonchalamment le tour de Krysos, pinçant les lèvres devant sa tenue de voyageur, ses bottes usagées et son armure rayée.

Vous n’êtes pas un aristocrate, mais un vulgaire chien errant, conclut-il. Hors de chez moi ! Ne vous avisez plus jamais d’ennuyer mon fils sinon je lâche mes nobles evèlék sur vous !

Joignant le geste à la parole, il siffla entre ses doigts et quatre molosses surgirent de l’intérieur du manoir. Comprenant qu’il ne fallait pas s’éterniser ici, Krysos lança un dernier sourire complice à Wither.

Rappelle-toi, petit : je reviendrai te chercher ! Jusque là, obéis bien à ton père, il a pas l’air commode !

D’accord ! Ne m’oubliez pas, sire Krysos ! Moi, je vous attendrai ! lui cria Wither en agita la main.

Et Krysos partit en courant, les evèlék sur les talons, dans un grand éclat de rire dont le jeune Wither devait longtemps se souvenir. Krysos espérait, contrairement à son intention première, pouvoir tenir sa promesse à Whiter, bien que tout au fond de lui, une prémonition qui le poursuivait depuis maintenant trois heures l’en fasse douter...

Il était temps de retrouver les autres pour les mettre au courant de ce qu’il avait appris. [...]

[...] Obsidien s’était interrompu, l’air soudain songeur, scrutant intensément Krysos.

Krysos, ça ne te rappelle rien ? Une technologie de pointe, inconnue de tous ? Un matériau aussi lisse et résistant que du métal ?…

Ou que la pierre…, finit Krysos qui commençait à comprendre où Obsidien voulait en venir.

Beryl secoua sa manche, demandant de lui expliquer de quoi ils parlaient. Verdel s’interrogeait également et se rapprocha afin d’écouter l’explication de Krysos. Bien qu’on lui ait déjà raconté dans les grandes lignes ce qui s’était passé, il n’avait pas entendu cette partie.

Tu te souviens du bateau du port d’Akroïth, celui que nous avons pris pour nous rendre sur l’île et qui avait une coque étrange ? expliqua Krysos.

Beryl acquiesça.

Et bien, les descriptions de Phenascyth nous y ont fait penser, à Obsidien et à moi ! Cela peut tout à fait être le même matériau.

Mais oui !

Le jeune prêtre tapa de son poing dans sa paume.

Diaman utilise la technologie de Phenascyth ! C’est comme cela qu’ils ont réussi à construire ce navire incroyable ! Et je te parie que la porte qui scelle l’entrée des cavernes de l’Oracle a une origine semblable !

Qu’est-ce qu’ils pourraient encore inventer avec autant de savoir, d’après toi ? s’inquiéta Agata.

Je l’ignore. Mais si cette science est réellement tombée entre les mains de l’Empire, cela s’annonce mal. Si les Phenasciens ont tenté de la cacher à tout prix, il y avait bien une raison !

Mais on ne peut même pas imaginer comment elle se présente, cette technologie ! s’écria Amber. Est-ce que ce sont des livres, des parchemins, des archives, ou rien de tout cela ?!

C’est une chose qui a survécu assez longtemps sans se détériorer ni se corrompre. Je doute qu’il s’agisse d’écrits, décida le jeune prêtre.

Et si c’était... des gemmes ?

Verdel venait de se mettre à leur hauteur, intrigué par le tour que prenait la discussion.

Après tout, elles aussi sont capables d’emmagasiner du savoir. Nous le savons tous.

En même temps qu’il prononçait ces mots, il passait ses doigts sur son pendentif constitué d’onyx et de topazes imbriquées.

Tu crois que ça a un lien avec… les Gemmes Elémentaires ? lui demanda Krysos.

Je l’ignore, mais le fait que l’Empereur cherche les pierres, d’après ce que vous m’avez dit, n’est à mon avis pas sans rapport avec ce qu’il a fait subir à Phenascyth. Sans doute est-il plus enclin qu’autrefois à prêter l’oreille aux contes de bonnes femmes ? Peut-être a-t-il découvert dans le butin de guerre quelque chose qui l’a décidé à entreprendre le vol des Gemmes ?

Le groupe se trouva stupéfait par la capacité d’analyse de Verdel. Obsidien fut même légèrement estomaqué de ne pas avoir pensé avant à cette éventualité.

Ce n’est pas impossible, concéda-t-il. Quoi qu’il en soit, cela nous dépasse un peu pour le moment. Nous n’en sommes qu’aux suppositions. Et à force de conjecturer ainsi, nous allons finir par prendre du retard. Je propose que nous hâtions le pas.

Alors qu’ils se remettaient en marche, Krysos et Beryl parlèrent en pensée de la pierre du Temple du Feu du Sud, l’Aruoneve. Quelles connaissances pouvait-elle bien contenir qu’ils avaient ignorées toutes ces années ? Quelle était sa réelle fonction dans le sanctuaire et pour les prêtres qui la servaient ? Était-elle autre chose qu’un simple symbole ?

Le groupe redoubla de vitesse pour rattraper le temps perdu pendant le récit de la chute de Phenascyth. Mais Krysos ne put s’empêcher de regarder au loin les tours survivantes de cette cité de légende, cette cité du passé qui pensait pouvoir protéger ce qu’elle considérait sans aucun doute comme le bien le plus précieux de Zyrconia ; et qu’on lui avait impitoyablement volé après l’avoir piétinée sans merci. L’Histoire se répétait sans cesse...

Comme il aurait aimé la connaître… Il arrivait presque à la voir, telle qu’elle était jadis, quand il fermait les yeux…

[...] Le soleil brillait déjà haut quand ils quittèrent l’ombre des arbres. Ils marchaient d’un bon pas, reposés et repus, et ils discutaient gaiement tout en avançant. Soudain, Amber, qui les précédait comme toujours, se retourna et les regarda, les mains sur les hanches comme à son habitude. Tout le monde s’arrêta.

Un souci, Amber ? l’interrogea Krysos.

Je crois, oui. Nous commençons à être vraiment nombreux, une vraie petite armée de rebelles. Or il serait peut-être temps de nous choisir un titre.

Un titre ? Pour quoi faire ? s’étonna Obsidien.

Amber monta sur un petit monticule qui se trouvait au bord du chemin et les toisa de haut.


Pour quoi faire ? s’indigna-t-elle. Si vous étiez bardes comme moi, la réponse vous semblerait évidente ! Si nous voulons qu’un jour on se souvienne de nous et qu’on chante nos louanges, il nous faut un nom légendaire ! Un titre dont tout le monde parlera et se rappellera pendant des siècles !

Le groupe l’observa comme si un troisième bras lui avait poussé au milieu du front. Verdel posa son attirail et la regarda en souriant.


Pourquoi pas les… Joyeux Compagnons ? proposa-t-il.

Tu plaisantes ? Cela ne sonne pas comme le titre d’une bande de guerriers intrépides !

Alors les… Rebelles Survivants ? hasarda Agata.

Tu manques d’imagination, ma grande.

Les… Destructeurs d’Empire ? risqua à son tour Krysos, se prenant au jeu.

Pas mal, Krys, mais un peu trop belliqueux.

Vas-y si tu as une meilleure idée !

La jeune femme adopta un ton solennel et déclama, l’index pointé vers le ciel :


J’avais pensé à… Gardiens des Gemmes ! Ça sonne bien, non ?
Ses compagnons ne semblèrent guère convaincus...

Eh bien, c’est noble, distingué et on s’en souvient, c’est ce qui compte !

C’est juste que, Amber… pour ce qui est de protéger les Gemmes, on ne peut pas affirmer que ce soit un franc succès… s’attrista Krysos.

Il faut aller de l’avant, Krys, penser à l’avenir ! Tout n’est pas perdu, tu l’as dit toi-même ! Sinon nous ne serions pas là en train de courir les routes !

Elle descendit de son promontoire et prit les mains de Krysos en sautillant sur place.


Allez, accepte ! Et vous autres, vous aimez, n’est-ce pas ?

Les aventuriers échangèrent des regards amusés en haussant les épaules. Beryl tira sur la manche de son frère et Krysos se pencha vers lui. Quand il se redressa, il regarda Amber droit dans ses grands yeux dorés et lui sourit :


Beryl dit qu’il apprécie Gardiens des Gemmes. Je vote pour !

Et tout le monde se mit d’accord ainsi.