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005 ~ BIENVENUE AU PARADIS (décembre 816) Kuchel Ackerman, dite Olympia

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J'ai réussi à entrer en contact avec Adelaid. Je me sens si seule ici... Revoir un visage familier me fait du bien. Elle a amené avec elle une autre fille, une jeunette, qui vient d'arriver. C'est très loin de leur quartier, mais j'ai pu les loger chez moi pour quelques temps.

J'arrive à terme et je sais que je vais avoir besoin d'aide. Mon ventre est tellement énorme qu'il me faut quatre bras pour me relever. Adelaid dit que c'est bon signe, que tu seras grand et fort ! Elle n'en pense pas moins, mais j'ai décidé de te garder, et elle ne fera rien pour empêcher ça. Elle est gentille, Adelaid, bien que minée par la vie.

L'autre fille, dont je n'ai pas saisi le nom, ne parle pas beaucoup, mais elle me regarde avec pitié. Elle s'imagine sans doute à ma place. C'est elle qui va chercher de l'eau et acheter les commissions.

J'ai commencé à avoir des contractions la semaine dernière. Tu as dû le sentir aussi, mon bébé ? N'est pas peur, ça veut dire que tu seras bientôt avec maman. Adelaid a acheté des herbes médicinales pour m'aider à supporter la douleur, mais ça ne m'empêche pas d'avoir peur de tout ça...

Toute cette crasse... Ce n'est pas que je me laisse aller mais passer le balai est devenu un calvaire. Adelaid s'y est attelée. Il est hors de question que tu viennes au monde dans un taudis pareil ! J'aurai bien disposé quelques fleurs aussi, mais ça coûte si cher... et mes finances sont au plus mal. Heureusement, Adelaid m'a promis de me faire accoucher gratuitement.

Encore un coup... Je crois que ça vient...

Adelaid et sa jeune amie m'emmènent dans ma petite chambre. Les draps sont à peu près propres, mais il faudra sans doute les remplacer après ça. Je m'étale sur le lit comme un sac. Je ne me sens pas belle du tout. Dehors, il fait froid, mais il ne neige jamais dans les bas-fonds ; je n'ai jamais vu la neige mais il paraît que c'est très beau... Adelaid allume une bougie à mon chevet ; la regarder me réchauffe un peu. Sa lueur creuse dans le visage d'Adelaid des rides que je n'avais encore jamais vues... Ai-je les mêmes ? Elle fait brûler quelques-unes des herbes et leur senteur me soulage un peu.

Un liquide coule entre mes jambes. Je frissonne. C'est tout à fait inconfortable et je me tortille un peu. Adelaid dit que je suis prête, mais franchement je n'en sais rien. Je pense pas qu'on puisse se préparer à ça. J'ai à peine connu ma mère et elle n'a pas eu le temps de me parler de ces choses. Adelaid m'apaise avec un peu d'eau sur mon front. Puis elle plonge sa tête sous ma jupe et sors de mon champ de vision.
Son toucher est sûr, je la laisse faire. Je sens mes entrailles se déplier petit à petit. Mes cuisses écartées me lancent et une nouvelle contraction m'électrise. Je pense avoir une crampe quelque part dans la nuque... Je respire vite, trop peut-être. La jeune fille tente de me calmer.

J'ai peur, Livaï. Peur que tu ne naisses pas, que je meure, que tu meures ! Je n'ai jamais eu aussi peur ! Avoir de telles idées noires au moment de donner la vie, est-ce bon signe, Adel ? Dis-le moi, bon sang ?! Est-ce que tu le voies ?

Mon petit chéri, je ne sais pas si tu distingues quoi que ce soit là-dedans, mais si tu vois une lumière, va vers elle. Va toujours vers elle. Là, je vais t'aider. Je me détends, tu vois ? Je sens ton petit coeur battre très vite. Calme-toi, maman est là. Mais s'il te plaît, fais vite... tu me déchires... Ken, où es-tu ?! J'ai besoin de toi !

Je rejette la tête en arrière, toute prête à m'étouffer dans mon oreiller. La jeune fille m'éponge le front tandis qu'Adelaid m'encourage à pousser encore un peu. C'est le dernier assaut... Je te sens glisser hors de moi, hors de mon ventre gonflé, et tout à coup, ton absence me pèse. Adel, où est-il ? Où est mon fils ?

Elle te porte à bout de bras, te regarde, un peu surprise. La peur me reprend. Qu'y a-t-il ? Un problème ? Mon bébé a un problème ?!

Elle demande à haute voix pourquoi tu ne pleures pas. Les bébés pleurent en naissant. C'est comme ça que ça se passe. Bon ou mauvais signe ?

Mes muscles se relâchent brusquement et je me mets à rire. A rire, vraiment ! Tellement longtemps que ça ne m'était pas arrivé... Je suis épuisée, peut-être à moitié morte, mais je tends les bras pour qu'elle te donne à moi.

Quels beaux yeux gris tu as ! Je crois qu'ils ressemblent aux miens mais je n'en suis pas sûre... Tu me fixes avec attention, l'air sérieux et concentré, tes petits poings serrés, et je te souris. Tu es bien là, Livaï, je te serre dans mes bras. Tu es encore tout souillé, mais je m'en fiche : tu es ce que j'ai fait de mieux et de plus beau dans ma vie.

Adelaid me demande pourquoi je ris et m'informe qu'un bébé qui ne pleure pas, c'est mauvais signe. J'en ai assez de ses présages. Je voudrais être seule maintenant, avec toi.

Je ne lui répond pas ; seul un ancien dicton qui circulait dans ma famille me revient en mémoire : "Les Ackerman ne pleurent jamais quand ils naissent, ni quand ils meurent. Mais entre ces deux extrémités, leur vie est un chemin de larmes".

Bah, laisse-les dire. Les dictons, on peut les faire mentir. Tu me rends déjà plus qu'heureuse ! Je ne pense même pas à demain. Tu es là, je suis là, c'est tout ce qui compte. Et je n'ai aucun regret.

Bienvenue au monde, Livaï !