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Maman m'a grondé hier.

Je voulais pas aller me laver. Il faisait trop froid et je voulais pas me mettre tout nu. Elle m'a fait les yeux noirs et m'a dit que si j'allais pas me laver, elle m'aimerait moins. Peut-être plus du tout. J'aime pas quand maman fait les yeux noirs. Je veux pas qu'elle m'aime plus. Alors, je suis allé me laver. Après elle était contente. Elle a souri. J'aime quand elle sourit.

Elle est venue le soir dans mon lit pour me tenir chaud. Et elle m'a dit qu'elle était "désolée". Je sais pas ce que ça veut dire, mais après elle a fait des ombres sur le mur, et on a rigolé tous les deux. Maman fait moins bien les ombres que tatie Adel, mais je préfère quand c'est maman.

Elle m'a dit que dehors il y a plein de géants horribles qui mangent les gens. J'ai demandé pourquoi ils faisaient ça, mais elle sait pas. Alors je lui ai dit que je les laisserai pas la manger, que je les tuerai tous jusqu'au dernier. Elle m'a caressé la tête. Elle a dit que j'étais son ange et qu'un ange ça tue personne, même les méchants géants. Elle a essayé de faire un méchant géant avec ses mains, mais elle a pas réussi. Elle sait pas à quoi ils ressemblent vraiment. Si ça se trouve, ils existent pas.

J'aimerais emmener maman voir le ciel. Moi aussi je veux voir le ciel. Il paraît qu'il est bleu. Et dedans il y a des nuages, et c'est très beau. Elle a promis de m'emmener au puits de lumière si je suis sage. Je me laverai bien, comme ça elle sera contente, et elle m'emmènera au puits.

Le monsieur qui nous donne à manger a dit à maman qu'il allait partir. Elle a crié qu'il devait pas, parce que s'il s'en va, on va mourir de faim. Maman a pleuré. C'est ce monsieur qui l'a fait pleurer. Il est méchant de faire pleurer ma maman. Aussi méchant que tous ces hommes qui viennent à la maison et qui font mal à maman. Elle me dit d'aller dans ma chambre quand ils sont là, mais je les entends quand même. Maman n'en parle pas, elle m'a juste dit une fois de pas m'en faire, qu'ils lui faisaient pas mal du tout et que c'était pour manger. Mais je la crois pas : ils lui font mal, je le sais.

Ils sont tous méchants. Que les géants les bouffent. Je voudrais qu'ils crèvent tous.

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Des fois, j'ai envie de tout laisser tomber...

On se démène comme des forçats pour que ces saletés de fonctionnaires viennent nous acheter notre marchandise, mais ils préfèrent se fournir auprès de types pas réglos du tout... Ceux-là se contentent de voler et revendent une misère des denrées qu'ils ont ni produites ni achetées aux producteurs. C'est une concurrence déloyale ! On se demande bien ce que foutent les politiciens ; je te ferais arrêter tout ça et jeter au cachot fissa ! Mieux encore, leur couper le cou ! Mais bon, tout ce trafic doit les servir, je vois pas autrement...

On peut pourtant pas dire que la garnison soit débordée... Je les vois se saouler presque tous les soirs dans la taverne d'en face. C'est navrant. Je gagne déjà presque rien et ceux-là s'imbibent avec mon fric... On a beau taper sur le bataillon d'exploration, eux au moins sortent à l'extérieur des murs pour tenter de changer les choses. Enfin bon, qu'est-ce qu'un bougre, même pas citoyen, comme moi comprends de ces trucs-là... Je voudrais juste pouvoir croûter... Je suis venu dans ce coin en pensant me faire une petite clientèle de proximité, mais les habitants sont tout aussi fauchés que ceux qui vivent près de l'escalier sud.

Il fait un froid de tous les diables sous terre. Ca devrait pourtant déjà commencer à se réchauffer à cette période de l'année. Faut croire que le monde nous hait... Il paraît que c'est pire là-haut, mais eux ils peuvent faire du feu autant qu'ils veulent. Je parie que le roi Fritz se chauffe les panards devant une cheminée grosse comme ma maison ! Si on est chopés à enflammer la moindre brindille en dehors des heures autorisées, qui sait ce qui peut nous tomber sur le râble... Quand il s'agit d'arrêter des innocents, les têtes de cochon de la garnison s'y entendent, sobres ou pas. Y en a même qui le font exprès, histoire de se chauffer les fesses au poste au moins quelques heures.

Je peux pas, moi ; j'ai mon étal à tenir et personne pour me remplacer. Et personne pour acheter non plus. J'ai beau baisser mes prix, je peux pas lutter avec ces raclures.

Y a bien cette donzelle, la brune au teint pâle, qui se pointe des fois, dès qu'elle a un peu de monnaie. Je la soupçonne de faire le tapin, mais bon, c'est pas mes oignons. Y a pas de sot métier dans les bas-fonds. Et puis, elles sont utiles, ces filles. Elle vient de temps en temps avec son môme, et pendant qu'elle m'achète quelques légumes, il reste là à me regarder fixement. Il me met très mal à l'aise ; y a quelque chose dans ses yeux de pas tout à fait naturel... Enfin, elle est aimable et son gamin se tient tranquille, si tous les clients étaient comme ça, j'aurai pas à me plaindre.

Mais ce quartier devient de plus en plus malfamé. Il était tranquille il y a deux ou trois ans quand j'ai décidé de m'y installer. Maintenant, on voit des types patibulaires raser les murs à toute heure ; quelques magouilleurs qui se cachent des autorités sans doute... Ils craignent pas grand chose, quand ces ivrognes décideront de se bouger le cul, les murs seront déjà tombés et on se sera tous fait boulottés par les titans !

Les types sans histoire qui essaient de gagner leur vie honnêtement comme moi se font de plus en plus rares. Mon frangin me dit que c'est parce que c'est de plus en plus corrompu là-haut. Mais on se demande ce qu'il en sait. Aucun de ces nobliaux se soucie de nous.

Je vais peut-être bien laisser tomber en fin de compte. C'est pas les quelques clients qui me restent qui vont me faire vivre. Y a un truc que j'ai fini par comprendre : l'honnêteté, ça paie pas, dans ce monde pourri...

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La vie passe plus vite quand on est deux.

Livaï me prend tout mon temps, je fais toujours tout pour lui en priorité. Elever un enfant seule dans les bas-fonds est un travail en soi ! Je m'inquiète constamment de tout ce qui pourrait lui arriver, et je suis rarement tout à fait tranquille.

Bien que le quartier soit assez sûr - en comparaison de ce que j'ai connu - , je ne prends pas le risque de le laisser aller trop loin ; il m'arrive même de l'empêcher de sortir. Il ne semble pas m'en vouloir, il a l'air de comprendre les raisons de tout ce que je fais sans que je les lui dise, c'est un amour ! Mais je ne veux pas pour autant gâcher sa jeunesse...

Depuis peu, des types louches sévissent dans le Mur Sina, au-dessus. Il paraît qu'ils font du trafic d'êtres humains, et ça me fait tellement peur ! Livrée à moi-même, avec Livaï, nous serions des proies faciles. Il est hors de question qu'on se fasse repérer. Je sors le moins possible moi aussi. Pourvu que les brigades se chargent de ces malfrats, que les pauvres gens puissent de nouveau circuler dans les rues...

Livaï mange peu. Je dois bien admettre que c'est arrangeant, mais cela ne me paraît pas une bonne chose ; un enfant a besoin de manger correctement pour avoir une croissance normale, Adelaid me l'a dit. Quand je vois tous ces gamins rachitiques faire la manche dans la rue, je me détourne en m'assurant que mon fils ne sera pas comme ça. Je lui laisse toujours la meilleure part de nos maigres repas ; mais il semble comprendre que je me prive pour lui... Il ne faut pas culpabiliser, mon chéri, maman n'a pas tellement faim, tu sais...

Il est vrai que j'ai beaucoup maigri après l'accouchement, je suis plus mince qu'avant la grossesse. Quand je me déshabille, je tâte mes côtes en me désolant un peu. Les hommes d'ici n'aiment pas les maigrichonnes... Si je veux continuer à faire de l'argent, je vais devoir remédier à ça d'une façon ou d'une autre. A part ça, ne me sens pas si mal. Adelaid vient me voir de temps en temps, et elle garde Livaï pendant que je sors chercher de l'eau et des provisions.

En rentrant un soir, je les ai surpris en train de s'amuser. Adel faisait des jeux d'ombre avec ses mains sur le mur de la chambre et Livaï la regardait, absolument fasciné. Les jeux d'ombre, c'est un classique qu'on apprend aux enfants assez tôt, ici. Elle lui racontait des histoires de loups, d'ours et d'aigle - des animaux que peu de gens dans les murs ont déjà vus - en faisant des bruits de bouche hilarants. Je les ai regardés un moment, attendrie. C'est comme ça que devrait toujours être la vie : un petit coin chaleureux, une vieille femme qui raconte des histoires, une mère à l'esprit tranquille, et un enfant qui rit.

Livaï ne rit jamais franchement. Tout au plus ses lèvres se courbent un peu plus que d'habitude... Mais mon coeur de mère sait quand il est heureux. Il aime bien Adelaid. Je lui ai dit que c'était elle qui m'avait aidée à le mettre au monde. Il la considère plus ou moins comme une tatie. Enfin je crois. C'est dommage qu'elle n'ait pas d'enfant, Livaï aurait pu avoir un compagnon de jeu.

L'hiver cette année est rude. Même s'il fait toujours moins froid ici qu'en haut, je n'ai pas beaucoup de clients. Les gens intelligents gardent leur argent pour se payer du combustible. Le gouvernement interdit l'usage des cheminées le reste de l'année - rapport à la qualité de l'air, qui stagne vite sous terre - mais en hiver c'est toléré. On s'accorde une petite flambée de temps en temps. Cependant le bois est acheminé de très loin, depuis de vastes forêts loin d'ici, et en cette saison, il n'est pas bon marché. C'est de bonne guerre, on ne peut pas reprocher aux gens de faire monter les prix dans cette situation. Aussi ai-je mis Livaï en garde sur la nécessité de l'économie. Se serrer la ceinture sera obligatoire jusqu'au retour des beaux jours.

Livaï s'est mis à marcher très vite. A même pas un an, il me suivait déjà un peu partout dans la maison, la main accrochée à ma jupe. L'apprentissage du langage a été plus difficile. Il préfère demander avec un geste ou un regard plutôt qu'avec des mots. Il n'est pas à l'aise quand il doit me demander des choses qui nécessitent de parler. Nous avons mis au point un langage secret, rien qu'à nous, comme ça Livaï est assuré que je comprends ce qu'il veut même s'il n'arrive pas l'exprimer. Je lui apprendrai à lire très sérieusement dès l'année prochaine.

Il a déjà un caractère bien trempé, et se montre têtu parfois. Mais quand je lui explique calmement pourquoi il doit arrêter de jouer pour m'aider à faire quelque chose d'un peu ennuyeux, il le fait de bonne grâce. J'ai vite compris que lui exposer les choses sans faux semblants permettrait de forger son sens moral et sa capacité de réflexion ; et de m'aider à plier les draps ! C'est un ange, ah ah !

Par contre, il m'est impossible de lui couper les cheveux. Je ne possède pas de ciseaux dignes de ce nom et j'ai beaucoup de mal à le faire tenir tranquille plus de deux minutes. je les lui laisse longs pour l'instant mais il faudra bien le faire un jour ; les enfants attrapent toujours tout un tas de saletés qui se collent dans leur tignasse...

Il vient d'avoir trois ans, et je n'ai rien pu lui offrir pour son dernier anniversaire. Ni pour aucun des autres d'ailleurs. On ne peut pas se le permettre. Mais il ne me demande jamais rien. Il dit qu'il ne comprend pas vraiment pourquoi les gens fêtent le jour de leur naissance chaque année... Mon pauvre chéri ! Un enfant ne devrait pas avoir de telles idées...

Pour me faire pardonner, je lui ai confectionné une chemise dans une de mes robes. Elle est un peu grande pour lui, mais comme ça, il pourra la porter encore pendant un moment. Il m'a embrassée sur la joue, et je me suis dit alors que ce serait formidable si ses baisers pouvaient me faire reprendre un peu de poids... Je ne me nourrirais que de ça si je pouvais !

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J'ai réussi à entrer en contact avec Adelaid. Je me sens si seule ici... Revoir un visage familier me fait du bien. Elle a amené avec elle une autre fille, une jeunette, qui vient d'arriver. C'est très loin de leur quartier, mais j'ai pu les loger chez moi pour quelques temps.

J'arrive à terme et je sais que je vais avoir besoin d'aide. Mon ventre est tellement énorme qu'il me faut quatre bras pour me relever. Adelaid dit que c'est bon signe, que tu seras grand et fort ! Elle n'en pense pas moins, mais j'ai décidé de te garder, et elle ne fera rien pour empêcher ça. Elle est gentille, Adelaid, bien que minée par la vie.

L'autre fille, dont je n'ai pas saisi le nom, ne parle pas beaucoup, mais elle me regarde avec pitié. Elle s'imagine sans doute à ma place. C'est elle qui va chercher de l'eau et acheter les commissions.

J'ai commencé à avoir des contractions la semaine dernière. Tu as dû le sentir aussi, mon bébé ? N'est pas peur, ça veut dire que tu seras bientôt avec maman. Adelaid a acheté des herbes médicinales pour m'aider à supporter la douleur, mais ça ne m'empêche pas d'avoir peur de tout ça...

Toute cette crasse... Ce n'est pas que je me laisse aller mais passer le balai est devenu un calvaire. Adelaid s'y est attelée. Il est hors de question que tu viennes au monde dans un taudis pareil ! J'aurai bien disposé quelques fleurs aussi, mais ça coûte si cher... et mes finances sont au plus mal. Heureusement, Adelaid m'a promis de me faire accoucher gratuitement.

Encore un coup... Je crois que ça vient...

Adelaid et sa jeune amie m'emmènent dans ma petite chambre. Les draps sont à peu près propres, mais il faudra sans doute les remplacer après ça. Je m'étale sur le lit comme un sac. Je ne me sens pas belle du tout. Dehors, il fait froid, mais il ne neige jamais dans les bas-fonds ; je n'ai jamais vu la neige mais il paraît que c'est très beau... Adelaid allume une bougie à mon chevet ; la regarder me réchauffe un peu. Sa lueur creuse dans le visage d'Adelaid des rides que je n'avais encore jamais vues... Ai-je les mêmes ? Elle fait brûler quelques-unes des herbes et leur senteur me soulage un peu.

Un liquide coule entre mes jambes. Je frissonne. C'est tout à fait inconfortable et je me tortille un peu. Adelaid dit que je suis prête, mais franchement je n'en sais rien. Je pense pas qu'on puisse se préparer à ça. J'ai à peine connu ma mère et elle n'a pas eu le temps de me parler de ces choses. Adelaid m'apaise avec un peu d'eau sur mon front. Puis elle plonge sa tête sous ma jupe et sors de mon champ de vision.
Son toucher est sûr, je la laisse faire. Je sens mes entrailles se déplier petit à petit. Mes cuisses écartées me lancent et une nouvelle contraction m'électrise. Je pense avoir une crampe quelque part dans la nuque... Je respire vite, trop peut-être. La jeune fille tente de me calmer.

J'ai peur, Livaï. Peur que tu ne naisses pas, que je meure, que tu meures ! Je n'ai jamais eu aussi peur ! Avoir de telles idées noires au moment de donner la vie, est-ce bon signe, Adel ? Dis-le moi, bon sang ?! Est-ce que tu le voies ?

Mon petit chéri, je ne sais pas si tu distingues quoi que ce soit là-dedans, mais si tu vois une lumière, va vers elle. Va toujours vers elle. Là, je vais t'aider. Je me détends, tu vois ? Je sens ton petit coeur battre très vite. Calme-toi, maman est là. Mais s'il te plaît, fais vite... tu me déchires... Ken, où es-tu ?! J'ai besoin de toi !

Je rejette la tête en arrière, toute prête à m'étouffer dans mon oreiller. La jeune fille m'éponge le front tandis qu'Adelaid m'encourage à pousser encore un peu. C'est le dernier assaut... Je te sens glisser hors de moi, hors de mon ventre gonflé, et tout à coup, ton absence me pèse. Adel, où est-il ? Où est mon fils ?

Elle te porte à bout de bras, te regarde, un peu surprise. La peur me reprend. Qu'y a-t-il ? Un problème ? Mon bébé a un problème ?!

Elle demande à haute voix pourquoi tu ne pleures pas. Les bébés pleurent en naissant. C'est comme ça que ça se passe. Bon ou mauvais signe ?

Mes muscles se relâchent brusquement et je me mets à rire. A rire, vraiment ! Tellement longtemps que ça ne m'était pas arrivé... Je suis épuisée, peut-être à moitié morte, mais je tends les bras pour qu'elle te donne à moi.

Quels beaux yeux gris tu as ! Je crois qu'ils ressemblent aux miens mais je n'en suis pas sûre... Tu me fixes avec attention, l'air sérieux et concentré, tes petits poings serrés, et je te souris. Tu es bien là, Livaï, je te serre dans mes bras. Tu es encore tout souillé, mais je m'en fiche : tu es ce que j'ai fait de mieux et de plus beau dans ma vie.

Adelaid me demande pourquoi je ris et m'informe qu'un bébé qui ne pleure pas, c'est mauvais signe. J'en ai assez de ses présages. Je voudrais être seule maintenant, avec toi.

Je ne lui répond pas ; seul un ancien dicton qui circulait dans ma famille me revient en mémoire : "Les Ackerman ne pleurent jamais quand ils naissent, ni quand ils meurent. Mais entre ces deux extrémités, leur vie est un chemin de larmes".

Bah, laisse-les dire. Les dictons, on peut les faire mentir. Tu me rends déjà plus qu'heureuse ! Je ne pense même pas à demain. Tu es là, je suis là, c'est tout ce qui compte. Et je n'ai aucun regret.

Bienvenue au monde, Livaï !

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Ce n'est pas si mal ici finalement. On y respire mieux. De temps en temps, un oiseau égaré vient voleter à la fenêtre. Cela faisait longtemps que je n'en avait pas vu un.

Il m'arrive d'aller au grand puits qui mène à la surface et de regarder en l'air pendant des heures... Ce sont toujours les coups de Livaï qui me rappellent à la réalité. Etrange qu'ils n'aient pas rebouché ce trou, tout de même... Ils ne sont pas si méchants en fin de compte ; ils veulent peut-être laisser aux gens du dessous la possibilité de voir le ciel. Tous les humains ont besoin d'air et de lumière...

Je ne sais pas si c'est ma grossesse qui me rend si naïve.

L'eau est un problème ; je dois parcourir pas mal de distance pour m'en procurer quotidiennement. Et dans mon état, mes forces me trahissent souvent. Pour la nourriture, un gentil commerçant, qui survit comme il peut, passe parfois devant chez moi. Il ne vend pas grand chose mais ça permet de tenir. Et puis c'est bon marché. S'il devait arriver quelque chose à cet homme, je ne sais pas ce que je deviendrai...

Les murs sont lézardés, et j'ai un peu peur de ce que ça donnera cet hiver... Cet hiver où tu es censé arriver... J'aurai préféré une autre saison, mais on essaiera de se tenir chaud. J'ai tellement hâte que tu sois avec moi !

Tu sais, mon petit chéri, je pense que ce monde est pas aussi moche qu'il en a l'air. Chacun porte son fardeau ; certains ont eu la chance de naître dans un palais, d'autres non. Mais la vie est pleine de nuances. On peut réussir à trouver un peu de bonheur dans la misère, regarde ta maman ! Il me suffit de penser à toi et je me sens heureuse ! Demain sera sans doute plus beau qu'aujourd'hui. Il faut bien se dire ça, sinon autant en finir, non ? J'espère que tu arriveras à faire ça, toi aussi.

Mais... il m'arrive d'avoir peur de l'avenir... Tu dois prendre ta maman pour une folle. Oui, parfois, la réalité me rattrape et je tremble... Comment on va vivre, tous les deux ? La mendicité, le vol ? Ce seraient des options probables... Tu ne feras jamais le même métier qu'oncle Ken... ni le mien, ça, sûrement pas ! Quels talents vas-tu me montrer ? Quel caractère auras-tu ? Quelle sera la couleur de tes yeux ? De tes cheveux ?

Oh mon dieu ! J'ai tellement peur de t'obliger à naître dans un monde dont tu ne veux peut-être pas ! Si seulement tu pouvais me parler comme je te parle...

Je réussis à avoir quelques clients depuis que j'ai emménagé dans cette maison. Ca paie pas de mine, et je dois quand même louer les services d'un gardien, histoire de filtrer ceux qui se présentent ; question de prudence. Je pensais que ma grossesse en repousserait la grande majorité, mais non, les plus pervers continuent de venir. Je peux pas m'en plaindre. Même un de mes habitués m'a suivie jusqu'ici. Lui, il est plutôt gentil, je l'aime bien. Parfois je me demande s'il serait pas ton père... Si c'était le cas, ça changerait quoi ? Il dépense presque tout son argent en boisson et en sexe, le pauvre.

Ca m'embête de t'imposer ça, mais il faut bien qu'on mange... Et le gentil commerçant, tout gentil qu'il est, ne va pas me faire crédit... Je pourrais peut-être lui demander. J'espère que tu ne sens rien, là-dedans... N'imagine pas ta maman faire ce genre de chose... Je n'ai pas le choix ; je ne sais... rien faire d'autre...

Si tout se passe bien, tu seras bientôt avec moi. Il faut que je vive pour que tu vives... Après, ma foi... Non, tu vas avoir besoin de moi pendant plusieurs années encore. Je dois économiser. Je vais éclaircir la soupe encore un peu, les légumes coûtent cher...

En attendant, je vais te lire une histoire. Une histoire sans murs, sans titans, sans misère, et où tout finit bien. J'ai emmené quelques livres. Je t'apprendrai à lire, ça c'est sûr. Ce serait tellement triste si tu ne savais pas lire...

Tu écoutes, Livaï ?...