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La vie passe plus vite quand on est deux.

Livaï me prend tout mon temps, je fais toujours tout pour lui en priorité. Elever un enfant seule dans les bas-fonds est un travail en soi ! Je m'inquiète constamment de tout ce qui pourrait lui arriver, et je suis rarement tout à fait tranquille.

Bien que le quartier soit assez sûr - en comparaison de ce que j'ai connu - , je ne prends pas le risque de le laisser aller trop loin ; il m'arrive même de l'empêcher de sortir. Il ne semble pas m'en vouloir, il a l'air de comprendre les raisons de tout ce que je fais sans que je les lui dise, c'est un amour ! Mais je ne veux pas pour autant gâcher sa jeunesse...

Depuis peu, des types louches sévissent dans le Mur Sina, au-dessus. Il paraît qu'ils font du trafic d'êtres humains, et ça me fait tellement peur ! Livrée à moi-même, avec Livaï, nous serions des proies faciles. Il est hors de question qu'on se fasse repérer. Je sors le moins possible moi aussi. Pourvu que les brigades se chargent de ces malfrats, que les pauvres gens puissent de nouveau circuler dans les rues...

Livaï mange peu. Je dois bien admettre que c'est arrangeant, mais cela ne me paraît pas une bonne chose ; un enfant a besoin de manger correctement pour avoir une croissance normale, Adelaid me l'a dit. Quand je vois tous ces gamins rachitiques faire la manche dans la rue, je me détourne en m'assurant que mon fils ne sera pas comme ça. Je lui laisse toujours la meilleure part de nos maigres repas ; mais il semble comprendre que je me prive pour lui... Il ne faut pas culpabiliser, mon chéri, maman n'a pas tellement faim, tu sais...

Il est vrai que j'ai beaucoup maigri après l'accouchement, je suis plus mince qu'avant la grossesse. Quand je me déshabille, je tâte mes côtes en me désolant un peu. Les hommes d'ici n'aiment pas les maigrichonnes... Si je veux continuer à faire de l'argent, je vais devoir remédier à ça d'une façon ou d'une autre. A part ça, ne me sens pas si mal. Adelaid vient me voir de temps en temps, et elle garde Livaï pendant que je sors chercher de l'eau et des provisions.

En rentrant un soir, je les ai surpris en train de s'amuser. Adel faisait des jeux d'ombre avec ses mains sur le mur de la chambre et Livaï la regardait, absolument fasciné. Les jeux d'ombre, c'est un classique qu'on apprend aux enfants assez tôt, ici. Elle lui racontait des histoires de loups, d'ours et d'aigle - des animaux que peu de gens dans les murs ont déjà vus - en faisant des bruits de bouche hilarants. Je les ai regardés un moment, attendrie. C'est comme ça que devrait toujours être la vie : un petit coin chaleureux, une vieille femme qui raconte des histoires, une mère à l'esprit tranquille, et un enfant qui rit.

Livaï ne rit jamais franchement. Tout au plus ses lèvres se courbent un peu plus que d'habitude... Mais mon coeur de mère sait quand il est heureux. Il aime bien Adelaid. Je lui ai dit que c'était elle qui m'avait aidée à le mettre au monde. Il la considère plus ou moins comme une tatie. Enfin je crois. C'est dommage qu'elle n'ait pas d'enfant, Livaï aurait pu avoir un compagnon de jeu.

L'hiver cette année est rude. Même s'il fait toujours moins froid ici qu'en haut, je n'ai pas beaucoup de clients. Les gens intelligents gardent leur argent pour se payer du combustible. Le gouvernement interdit l'usage des cheminées le reste de l'année - rapport à la qualité de l'air, qui stagne vite sous terre - mais en hiver c'est toléré. On s'accorde une petite flambée de temps en temps. Cependant le bois est acheminé de très loin, depuis de vastes forêts loin d'ici, et en cette saison, il n'est pas bon marché. C'est de bonne guerre, on ne peut pas reprocher aux gens de faire monter les prix dans cette situation. Aussi ai-je mis Livaï en garde sur la nécessité de l'économie. Se serrer la ceinture sera obligatoire jusqu'au retour des beaux jours.

Livaï s'est mis à marcher très vite. A même pas un an, il me suivait déjà un peu partout dans la maison, la main accrochée à ma jupe. L'apprentissage du langage a été plus difficile. Il préfère demander avec un geste ou un regard plutôt qu'avec des mots. Il n'est pas à l'aise quand il doit me demander des choses qui nécessitent de parler. Nous avons mis au point un langage secret, rien qu'à nous, comme ça Livaï est assuré que je comprends ce qu'il veut même s'il n'arrive pas l'exprimer. Je lui apprendrai à lire très sérieusement dès l'année prochaine.

Il a déjà un caractère bien trempé, et se montre têtu parfois. Mais quand je lui explique calmement pourquoi il doit arrêter de jouer pour m'aider à faire quelque chose d'un peu ennuyeux, il le fait de bonne grâce. J'ai vite compris que lui exposer les choses sans faux semblants permettrait de forger son sens moral et sa capacité de réflexion ; et de m'aider à plier les draps ! C'est un ange, ah ah !

Par contre, il m'est impossible de lui couper les cheveux. Je ne possède pas de ciseaux dignes de ce nom et j'ai beaucoup de mal à le faire tenir tranquille plus de deux minutes. je les lui laisse longs pour l'instant mais il faudra bien le faire un jour ; les enfants attrapent toujours tout un tas de saletés qui se collent dans leur tignasse...

Il vient d'avoir trois ans, et je n'ai rien pu lui offrir pour son dernier anniversaire. Ni pour aucun des autres d'ailleurs. On ne peut pas se le permettre. Mais il ne me demande jamais rien. Il dit qu'il ne comprend pas vraiment pourquoi les gens fêtent le jour de leur naissance chaque année... Mon pauvre chéri ! Un enfant ne devrait pas avoir de telles idées...

Pour me faire pardonner, je lui ai confectionné une chemise dans une de mes robes. Elle est un peu grande pour lui, mais comme ça, il pourra la porter encore pendant un moment. Il m'a embrassée sur la joue, et je me suis dit alors que ce serait formidable si ses baisers pouvaient me faire reprendre un peu de poids... Je ne me nourrirais que de ça si je pouvais !

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J'ai réussi à entrer en contact avec Adelaid. Je me sens si seule ici... Revoir un visage familier me fait du bien. Elle a amené avec elle une autre fille, une jeunette, qui vient d'arriver. C'est très loin de leur quartier, mais j'ai pu les loger chez moi pour quelques temps.

J'arrive à terme et je sais que je vais avoir besoin d'aide. Mon ventre est tellement énorme qu'il me faut quatre bras pour me relever. Adelaid dit que c'est bon signe, que tu seras grand et fort ! Elle n'en pense pas moins, mais j'ai décidé de te garder, et elle ne fera rien pour empêcher ça. Elle est gentille, Adelaid, bien que minée par la vie.

L'autre fille, dont je n'ai pas saisi le nom, ne parle pas beaucoup, mais elle me regarde avec pitié. Elle s'imagine sans doute à ma place. C'est elle qui va chercher de l'eau et acheter les commissions.

J'ai commencé à avoir des contractions la semaine dernière. Tu as dû le sentir aussi, mon bébé ? N'est pas peur, ça veut dire que tu seras bientôt avec maman. Adelaid a acheté des herbes médicinales pour m'aider à supporter la douleur, mais ça ne m'empêche pas d'avoir peur de tout ça...

Toute cette crasse... Ce n'est pas que je me laisse aller mais passer le balai est devenu un calvaire. Adelaid s'y est attelée. Il est hors de question que tu viennes au monde dans un taudis pareil ! J'aurai bien disposé quelques fleurs aussi, mais ça coûte si cher... et mes finances sont au plus mal. Heureusement, Adelaid m'a promis de me faire accoucher gratuitement.

Encore un coup... Je crois que ça vient...

Adelaid et sa jeune amie m'emmènent dans ma petite chambre. Les draps sont à peu près propres, mais il faudra sans doute les remplacer après ça. Je m'étale sur le lit comme un sac. Je ne me sens pas belle du tout. Dehors, il fait froid, mais il ne neige jamais dans les bas-fonds ; je n'ai jamais vu la neige mais il paraît que c'est très beau... Adelaid allume une bougie à mon chevet ; la regarder me réchauffe un peu. Sa lueur creuse dans le visage d'Adelaid des rides que je n'avais encore jamais vues... Ai-je les mêmes ? Elle fait brûler quelques-unes des herbes et leur senteur me soulage un peu.

Un liquide coule entre mes jambes. Je frissonne. C'est tout à fait inconfortable et je me tortille un peu. Adelaid dit que je suis prête, mais franchement je n'en sais rien. Je pense pas qu'on puisse se préparer à ça. J'ai à peine connu ma mère et elle n'a pas eu le temps de me parler de ces choses. Adelaid m'apaise avec un peu d'eau sur mon front. Puis elle plonge sa tête sous ma jupe et sors de mon champ de vision.
Son toucher est sûr, je la laisse faire. Je sens mes entrailles se déplier petit à petit. Mes cuisses écartées me lancent et une nouvelle contraction m'électrise. Je pense avoir une crampe quelque part dans la nuque... Je respire vite, trop peut-être. La jeune fille tente de me calmer.

J'ai peur, Livaï. Peur que tu ne naisses pas, que je meure, que tu meures ! Je n'ai jamais eu aussi peur ! Avoir de telles idées noires au moment de donner la vie, est-ce bon signe, Adel ? Dis-le moi, bon sang ?! Est-ce que tu le voies ?

Mon petit chéri, je ne sais pas si tu distingues quoi que ce soit là-dedans, mais si tu vois une lumière, va vers elle. Va toujours vers elle. Là, je vais t'aider. Je me détends, tu vois ? Je sens ton petit coeur battre très vite. Calme-toi, maman est là. Mais s'il te plaît, fais vite... tu me déchires... Ken, où es-tu ?! J'ai besoin de toi !

Je rejette la tête en arrière, toute prête à m'étouffer dans mon oreiller. La jeune fille m'éponge le front tandis qu'Adelaid m'encourage à pousser encore un peu. C'est le dernier assaut... Je te sens glisser hors de moi, hors de mon ventre gonflé, et tout à coup, ton absence me pèse. Adel, où est-il ? Où est mon fils ?

Elle te porte à bout de bras, te regarde, un peu surprise. La peur me reprend. Qu'y a-t-il ? Un problème ? Mon bébé a un problème ?!

Elle demande à haute voix pourquoi tu ne pleures pas. Les bébés pleurent en naissant. C'est comme ça que ça se passe. Bon ou mauvais signe ?

Mes muscles se relâchent brusquement et je me mets à rire. A rire, vraiment ! Tellement longtemps que ça ne m'était pas arrivé... Je suis épuisée, peut-être à moitié morte, mais je tends les bras pour qu'elle te donne à moi.

Quels beaux yeux gris tu as ! Je crois qu'ils ressemblent aux miens mais je n'en suis pas sûre... Tu me fixes avec attention, l'air sérieux et concentré, tes petits poings serrés, et je te souris. Tu es bien là, Livaï, je te serre dans mes bras. Tu es encore tout souillé, mais je m'en fiche : tu es ce que j'ai fait de mieux et de plus beau dans ma vie.

Adelaid me demande pourquoi je ris et m'informe qu'un bébé qui ne pleure pas, c'est mauvais signe. J'en ai assez de ses présages. Je voudrais être seule maintenant, avec toi.

Je ne lui répond pas ; seul un ancien dicton qui circulait dans ma famille me revient en mémoire : "Les Ackerman ne pleurent jamais quand ils naissent, ni quand ils meurent. Mais entre ces deux extrémités, leur vie est un chemin de larmes".

Bah, laisse-les dire. Les dictons, on peut les faire mentir. Tu me rends déjà plus qu'heureuse ! Je ne pense même pas à demain. Tu es là, je suis là, c'est tout ce qui compte. Et je n'ai aucun regret.

Bienvenue au monde, Livaï !

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Ce n'est pas si mal ici finalement. On y respire mieux. De temps en temps, un oiseau égaré vient voleter à la fenêtre. Cela faisait longtemps que je n'en avait pas vu un.

Il m'arrive d'aller au grand puits qui mène à la surface et de regarder en l'air pendant des heures... Ce sont toujours les coups de Livaï qui me rappellent à la réalité. Etrange qu'ils n'aient pas rebouché ce trou, tout de même... Ils ne sont pas si méchants en fin de compte ; ils veulent peut-être laisser aux gens du dessous la possibilité de voir le ciel. Tous les humains ont besoin d'air et de lumière...

Je ne sais pas si c'est ma grossesse qui me rend si naïve.

L'eau est un problème ; je dois parcourir pas mal de distance pour m'en procurer quotidiennement. Et dans mon état, mes forces me trahissent souvent. Pour la nourriture, un gentil commerçant, qui survit comme il peut, passe parfois devant chez moi. Il ne vend pas grand chose mais ça permet de tenir. Et puis c'est bon marché. S'il devait arriver quelque chose à cet homme, je ne sais pas ce que je deviendrai...

Les murs sont lézardés, et j'ai un peu peur de ce que ça donnera cet hiver... Cet hiver où tu es censé arriver... J'aurai préféré une autre saison, mais on essaiera de se tenir chaud. J'ai tellement hâte que tu sois avec moi !

Tu sais, mon petit chéri, je pense que ce monde est pas aussi moche qu'il en a l'air. Chacun porte son fardeau ; certains ont eu la chance de naître dans un palais, d'autres non. Mais la vie est pleine de nuances. On peut réussir à trouver un peu de bonheur dans la misère, regarde ta maman ! Il me suffit de penser à toi et je me sens heureuse ! Demain sera sans doute plus beau qu'aujourd'hui. Il faut bien se dire ça, sinon autant en finir, non ? J'espère que tu arriveras à faire ça, toi aussi.

Mais... il m'arrive d'avoir peur de l'avenir... Tu dois prendre ta maman pour une folle. Oui, parfois, la réalité me rattrape et je tremble... Comment on va vivre, tous les deux ? La mendicité, le vol ? Ce seraient des options probables... Tu ne feras jamais le même métier qu'oncle Ken... ni le mien, ça, sûrement pas ! Quels talents vas-tu me montrer ? Quel caractère auras-tu ? Quelle sera la couleur de tes yeux ? De tes cheveux ?

Oh mon dieu ! J'ai tellement peur de t'obliger à naître dans un monde dont tu ne veux peut-être pas ! Si seulement tu pouvais me parler comme je te parle...

Je réussis à avoir quelques clients depuis que j'ai emménagé dans cette maison. Ca paie pas de mine, et je dois quand même louer les services d'un gardien, histoire de filtrer ceux qui se présentent ; question de prudence. Je pensais que ma grossesse en repousserait la grande majorité, mais non, les plus pervers continuent de venir. Je peux pas m'en plaindre. Même un de mes habitués m'a suivie jusqu'ici. Lui, il est plutôt gentil, je l'aime bien. Parfois je me demande s'il serait pas ton père... Si c'était le cas, ça changerait quoi ? Il dépense presque tout son argent en boisson et en sexe, le pauvre.

Ca m'embête de t'imposer ça, mais il faut bien qu'on mange... Et le gentil commerçant, tout gentil qu'il est, ne va pas me faire crédit... Je pourrais peut-être lui demander. J'espère que tu ne sens rien, là-dedans... N'imagine pas ta maman faire ce genre de chose... Je n'ai pas le choix ; je ne sais... rien faire d'autre...

Si tout se passe bien, tu seras bientôt avec moi. Il faut que je vive pour que tu vives... Après, ma foi... Non, tu vas avoir besoin de moi pendant plusieurs années encore. Je dois économiser. Je vais éclaircir la soupe encore un peu, les légumes coûtent cher...

En attendant, je vais te lire une histoire. Une histoire sans murs, sans titans, sans misère, et où tout finit bien. J'ai emmené quelques livres. Je t'apprendrai à lire, ça c'est sûr. Ce serait tellement triste si tu ne savais pas lire...

Tu écoutes, Livaï ?...

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Où est-ce que la soeurette est encore passée ?! Il va vraiment finir par lui arriver des bricoles, à cette gourde !

Je me suis repointé pas plus tard qu'hier dans le taudis qui lui sert de planque, et le cerbère à l'entrée m'a dit qu'elle avait filé. J'avais encore un peu de menue monnaie pour elle... J'en fais quoi, maintenant, de ce fric qui me brûle les doigts ?

Je me suis assis un peu pour réfléchir. Ok, la gamine se cache, c'est clair. C'est pas tellement nouveau. Essayons un peu d'entrer dans sa caboche.

Elle est en cloque jusqu'aux yeux, c'est un paramètre à prendre en compte. A moins qu'elle ait suivi mon conseil et se soit débarrassée de ce fardeau... Non, la connaissant, elle en a fait qu'à sa tête. Peu de chance qu'elle ait réussi à monter à la surface, même moi avec tout ce que je gagne, je peux pas me payer ce luxe de façon permanente... Quel endroit, dans ce putain de cloaque, serait idéal pour un môme ? Vous voulez vraiment une réponse ? Pouah ! Aucun !

Cela dit, y a bien ce quartier... tout au fond, tout près du mur... Les gens n'y vivent plus en grand nombre car c'est très éloigné des commerces et des sources d'eau potable, mais l'air y est clairement plus pur. Quelques malfrats et débits de boisson, rien de plus. Quelques clients potentiels, quand même, elle est pas si sotte, la frangine ; elle aura peut-être pas tellement de concurrence...

On allait y jouer de temps en temps, étant mômes. Les incapables qui ont eu l'idée de construire cette ville souterraine ont pas eu le temps de finir le boulot et il reste des trous béants qui permettent de voir un peu le soleil. C'est trop haut pour tenter de se tirer par là, mais j'imagine bien ma Kuchel mettre au monde son rejeton dans ce décor...

Et elle fera quoi après ? Elle le lancera par un de ces trous en espérant qu'il se mette à voler ?

Sérieusement...

Je sais qu'elle veut pas que je la retrouve. Elle n'a pas laissé de message, mais je m'en doute. J'ai toujours réussi à la retrouver, mais là, franchement, j'ai pas le temps de fouiller les bas-fonds... encore une fois... Après tout, elle a réussi à se débrouiller sans moi, non ? Oh et puis, merde, qu'elle aille au diable, avec son bâtard ! Qu'est-ce qui m'a pris d'imaginer que j'avais quoi que ce soit à avoir avec tout ça, moi ?! Elle s'est plongée d'elle-même dans la merde, qu'elle y reste ! Je m'en fous royal ! Les affaires marchent bien en ce moment, avec toutes ces intrigues politiques à la surface. Je vais pas briser mon train de vie pour une catin sans cervelle !

Désolée, Kuchel, je garde la monnaie. Si t'es une Ackerman, tu t'en tireras. On s'en tire toujours, nous autres, non ?

N'est-ce pas ?...

Putain de famille...

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Les temps sont durs, je dois bien le reconnaître. C'est étrange mais dans mes souvenirs d'enfant, les bas-fonds ne semblent pas si sinistres... Peut-être que l'enfance a tendance à tout repeindre de jolies couleurs...

Ken est venu il y a une semaine. Je pensais avoir bien brouillé les pistes, mais il a toujours su me retrouver. Toujours. Comme cette fois où je m'étais cachée dans une ruelle sombre pour le faire tourner en bourrique ! Heureusement qu'il m'a retrouvée, sinon j'aurais passé un mauvais quart d'heure aux mains de ces malfrats... Je me souviens qu'il les a laissés en sang sur le sol. Nous n'étions que des adolescents mais il pouvait déjà mettre à terre qui il voulait. Il m'a sermonnée un peu, puis il m'a prise dans ses bras et m'a ramenée à la maison.

Nous vivions discrètement à l'époque, mais quelqu'un a dû nous dénoncer. Nous avons alors quitté notre maison pour nous enfoncer davantage dans les bas-fonds, là où même les brigades ne se rendent plus. Je n'ai jamais su pourquoi on nous en voulait autant... Qu'avions-nous fait pour mériter ça ? Etait-ce lié aux activités de Ken ?

Je sais bien quel "métier" il fait. Il m'a souvent proposé de m'y associer. Mais je ne peux pas faire ça. Je sais que ce monde est cruel et violent, mais je ne suis pas comme mon frère. Je ne peux pas tuer un être humain sans sourciller, comme lui. Il m'a affirmé que je le pouvais, que j'en avais la force, mais cela m'est égal. Je préfère encore donner du plaisir aux hommes, même s'il trouve ça malsain.

Personnellement, je trouve mon métier plus sain que le sien... Mais je ne peux le juger. Quand nous avons grandi, nos chemins se sont séparés. Nos points de vue aussi. Il m'a quand même conseillé de garder une arme à portée de main ; mais je n'ai pas attendu son conseil pour le faire... Quand je dois m'en servir, je le fais.

Il prétend que je me salis en me donnant comme ça, mais qui peut prétendre rester propre ici ? Sûrement pas lui. On a tous une souillure sur le corps ou la conscience, sous terre. Si mon corps est sale, j'ai ma conscience pour moi. Je sais que ça le peine. Je lui ai répondu que je n'en avais aucun plaisir, qu'il me suffisait de quitter mon corps suffisamment longtemps pour ne rien sentir. Je ne fais ça que pour l'argent. Comme tant d'autres ici.

On s'épaule entre prostituées. Finalement, elles sont devenues ma nouvelle famille. Le maquereau qui garde la maison nous prélève un peu de notre salaire, mais après tout, tout le monde doit vivre. Ken trouve ça révoltant. Ah ah.

Je suppose que je dois bien avoir une certaine force en moi pour ne pas avoir décidé d'en finir. Je ne sais pas vraiment ce qui me fait tenir... Ce ne sont pas les étreintes brutales de mes clients en tout cas. Quand il m'arrive de m'endormir, je fais souvent un rêve merveilleux. Je vois un bel ange lumineux voler vers moi et m'emporter dans ses bras, à la surface, au-delà même des murs... Je ne sais pas comment c'est, à la surface, et encore moins au-delà des murs, mais je me l'imagine comme les images de mes livres d'enfant ; avec de grands arbres - je n'ai jamais très bien réussi à me représenter un vrai arbre, dans mon rêve ils sont comme sur les images -, des fleurs multicolores à perte de vue, et un vent doux, chargé de senteurs... Que peut bien sentir un air pur ?

Je me suis mise à espérer. Quelqu'un viendra peut-être me sauver de cet enfer et m'emmènera vivre dans un monde bien meilleur... Un petit peu de ce paradis se développe sans doute déjà en moi...

Je sais que c'est un garçon. Enfin, l'une des filles, Adelaid, la plus âgée, me l'a dit. Elle a déjà dû avorter de plusieurs bébés, et en a aidé d'autres à le faire. Elle m'a assuré que c'était un garçon, et je la crois. Elle m'a dit aussi qu'elle était prête à m'aider, mais qu'il ne fallait pas attendre trop longtemps... Plus on attend, plus on risque la mort...

Je l'ai remercié, mais je me passerai de ses services. Je veux ce bébé. Plus que tout. Je ne laisserai personne faire du mal à mon petit ange. Je vais le mettre au monde, et faire en sorte qu'il ait une meilleure vie que la mienne. Je ne sais pas encore comment, mais quand il sera là, tout sera possible.

Ken n'est pas d'accord, évidemment. Il m'a presque crié dessus. Je lui ai demandé de baisser d'un ton car Livaï était peut-être en train de dormir... Livaï... Je ne sais plus exactement comment m'est venu ce nom... J'ai sûrement dû le lire quelque part. Il est très beau, je trouve. Il sonne comme le son de la cloche du beffroi du Mur Sina, que j'entends résonner sous terre de temps en temps. Même ainsi, il me parvient pur et clair, comme si je vivais à l'air libre... C'est sans doute un signe...

Ce nom sera le sien - il ne saura même pas qu'il est un Ackerman, cela n'en vaut pas la peine - et il n'en aura jamais d'autre. Contrairement à moi. Je vais tenter de partir d'ici, me trouver une autre piaule et changer de nom. Je vais avoir du mal à me trouver un souteneur dans mon état, il faudra sans doute que je me mette à mon compte... Pardonne-moi, Ken, je sais que tu vas m'en vouloir et me prendre encore pour une gamine irresponsable, mais ne cherche pas à comprendre. J'ai besoin d'être seule. Non... je ne suis plus seule, mon petit ange vient avec moi.

Pas vrai, Livaï ? Dis, tu restes avec maman, hein ?